entre nature & architecture
Sou Fujimoto

architecte, Tokyo
GRANDE_CONFÉRENCE 18:30, nef
mardi 11 avril 2017

site de BIG

En moins de deux ans, l’architecte japonais Sou Fujimoto a déjà remporté trois projets en France : une tour de logements à Montpellier, un bâtiment d’enseignements mutualisés sur le campus de Paris-Saclay et un immeuble-pont au-dessus du périphérique parisien. Son travail, jusqu’ici concentré sur des projets de dimension modeste, se double d’un questionnement théorique sur les fondements de l’architecture. En s’interrogeant sur l’essence de cette discipline, il propose des formes inédites et innovantes. Dans tous ses projets, il cherche à créer des lieux de vie qui permettent une multitude d’actions, de fonctions et d’usages.

Une architecture
de l’entre-espaces

Il y a comme une dualité assumée dans le travail de Sou Fujimoto, né en 1971 sur l’île d’Hokkaido au Japon. Après des études à la Tokyo University, cet autodidacte en architecture prend le temps de développer sa réflexion. Une attitude peu conventionnelle au pays du Soleil levant, où les diplômés sont sous pression et font leur apprentissage chez un « maître » au point d’en reprendre, du moins à leurs débuts, le vocabulaire et les positionnements. Cette période de recherche s’étalera de 1994 à 2000, année où il fonde sa propre agence, l’occasion de concrétiser ses aspirations spatiales. Poétiques et simples, ses projets n’exhibent aucune extravagance, ni dans leur principe, ni dans leur formalisation. Immédiatement, avec l’une de ses premières réalisations, le centre de réhabilitation psychiatrique d’Hokkaido (2006), il révèle une maîtrise et une compréhension du travail de ses aînés nippons (Toyo Ito et SANAA). Comme une marque de fabrique, les volumes blancs, épurés et minimalistes, voisinent avec le souci constant de questionner les rapports entre espaces publics et privés.
À l’instar des architectes de sa génération (Atelier Bow-Wow, Mikan, Architecture Workshop), Sou Fujimoto s’intéresse à l’habitat et ses rapports à la ville. La durée de vie des maisons urbaines fournit un indicateur original, mis en lumière par Koh Kitayama, Yoshiharu Tsukamoto et Ryue Nishizawa au pavillon japonais de la Biennale d’architecture de Venise 2010. Selon cette étude, elle est de 26 ans à Tokyo, alors qu’elle dépasse allègrement le siècle en Angleterre. Le caractère presque éphémère des constructions pousse cette jeune génération à dessiner des projets plus sensibles à la vie quotidienne de leurs usagers, plus fortement reliés au contexte urbain mais aussi nettement plus audacieux.

Singularité
Le travail de Sou Fujimoto se singularise par sa façon de mêler recherches conceptuelles et œuvres construites. Einstein, le héros de son enfance lui a légué le goût de l’expérimentation – « Je cherche quand je veux, je trouve quand je peux » –, ainsi que le désir de réinventer sans cesse ce qu’il perçoit comme l’essence même de l’architecture. Une véritable obsession pour ce jeune architecte. Primitive Future (éditions Inax, 2008) résume ses recherches en dix points illustrés par des projets réalisés ou à venir. Cet ouvrage, véritable manifeste pour une « nouvelle architecture », entreprend l’inventaire d’outils et de principes pour imaginer, anticiper pourrait-on dire, ce que pourrait être l’architecture de demain. Il opère pour cela un retour aux origines, puisant dans le potentiel des espaces fabriqués par la nature et dans les relations ancestrales que les hommes ont tissées avec les lieux.
Tout et partie
Articulation majeure de l’architecture, la relation entre intérieur et extérieur concentre toute l’attention de Sou Fujimoto. Plutôt que de les considérer comme des oppositions binaires, il contourne la dualité de ce couple pour les penser en termes de conjonction plutôt que de disjonction. Ce qui le conduit à théoriser cet « entre-deux » afin de « ne pas faire de l’architecture à partir d’un ordre [...] mais de créer des relations entre chacune de ses parties ». Sou Fujimoto insiste sur une architecture (un tout) qui sache ne pas se réduire à l’ensemble de ses parties. Les parties, qu’elles soient architecture à l’échelle d’une ville ou pièce à l’échelle d’une maison, ne doivent pas être réduites à un fragment du tout, comme la ville doit être plus que la somme des architectures qui la composent. Le centre psychiatrique d’Hokkaido en est un exemple marquant : les 24 cubes qui accueillent les espaces « intimes » du projet sont autant de « centres » abolissant la hiérarchie entre les espaces, à la fois indépendants et pièces maîtresses d’un espace extérieur commun défini par les interstices et les alcôves. « Entre nature et architecture / entre dedans et dehors / entre ville et maison / entre meuble et architecture /entre vide et densité / entre espace et lumière » : inversées, mêlées, contournées, ces composantes se déclinent dans un vocabulaire subtil de limites esquissées, de strates, d’enveloppes ajourées, de décalages de sols, etc. Dans la maison O (2007), les murs se plient pour former des « poches » dans lesquelles s’inscrivent les différentes pièces. Dans la maison N (2005), une fenêtre donne sur une autre fenêtre, qui donne elle-même sur une troisième et diffracte les perspectives comme la lumière.

Dualité
Les dessins de Sou Fujimoto expriment cette fluidité. Tracés d’un seul geste, ils témoignent de la filiation à une tradition culturelle toute japonaise. « L’espace est fait de relations [entre les choses] », illustre parfaitement son antienne : une maille de liaisons qu’il tisse dans ses projets, explorant toujours plus loin les rapports possibles entre plusieurs volumes, exploitant les vides autant que les pleins et les déliés, ainsi que les épaisseurs. Ses formulations poétiques, à la manière de haïkus, ouvrent grand notre manière de percevoir le monde et de penser ce que nous construisons, notamment en Occident. Elles ne décrivent jamais mais évoquent : « Un jardin est une architecture sans toit et une architecture est un jardin avec un toit. » Ou encore, écrit-il à propos de son projet pour la maison Ordos WO (2008-2009, Mongolie intérieure), « une maison n’est pas un objet mais un champ de relations ». Au-delà des confrontations, ses formulations, comme son architecture, expriment une dualité, accepte la coexistence de termes contradictoires et explorent les potentiels existant entre eux.

extraits de : Fanny Léglise, « Sou Fujimoto », L’Architecture d’Aujourd’hui, n°380, nov.-déc. 2010